Readers' Submissions

C’est la belle vie



Soopis se tenait debout près de l’entrée du bar de plein air du « soi » Sea Dragon, elle regardait les touristes déambuler. Même de loin elle pouvait facilement faire la différence entre un touriste et quelqu’un du coin. Généralement les touristes ouvraient de grands yeux, presque comme des gens regardant avec fascination les très grands immeubles lors d’une visite de New York. Ils sont beaucoup mieux habillés aussi. Elle savait qu’ils avaient de l’argent plein les poches ; de l’argent de poche était le terme qu’un ami « farang » avait employé. Son travail était de les faire venir pour le dépenser. Elle ignorait quiconque semblait être ici depuis un bout de temps à moins qu’elle ne pense qu’il ait un potentiel – à moins qu’elle puisse voir le désir dans ses yeux, une fascination complète dans son regard. Dans ce cas elle envisageait d’aller plus loin, mais gagner quelques milliers de baths chaque nuit ne l'intéressait pas du tout – à non, pas du tout.

Soopis ne criait pas « Salut bel homme, viens par ici et soit le bienvenu ! » C’était ridicule et vieux jeu. Elle attendait simplement de croiser le regard d’un homme, elle le désignait alors du doigt puis elle pointait une chaise comme si elle lui ordonnait de venir. Ça les surprenait. Ils étaient encore plus surpris quand elle se fendait d’un sourire modeste, qu’elle haussait les épaules de façon complice comme s’ils venaient tout juste d’échanger une blague ensemble, faisant un signe de tête en direction du bar. Ils entraient généralement les uns après les autres comme des écoliers fascinés.

Elle était la ‘devanture’ et elle y excellait. Elle était payée bien plus que toutes les autres filles réunies mais elle n’était pas impressionnée par ce fait. Elle avait d’autres ambitions. Les autres filles poussaient les clients à boire, quarante baths de commission sur un Malibu ou un jus d’orange facturé cent vingt, puis elles parlaient aux clients et essayaient de les convaincre de les emmener dans leur chambre d’hôtel. Une simple passe était la solution idéale pour elles. Deux cents baths le « barfine », sur lequel elles récupèraient la moitié, et ensuite mille bath pour se déshabiller et faire l’amour. L’aspect du client n’avait aucun importance, gros et en sueur, chauve, grand et maigre ou poilu – ce qui était vraiment le pire cas. Elles fermaient leurs yeux et attendaient que ça se passe, et une fois fini elles s’étaient fait rapidement onze cents baths sans compter les commissions sur les boissons.

De la menue monnaie pensa Soopis en souriant, c’est tout juste si ça valait le coup. C’est ça le problème avec ces filles, des paysannes de la campagne, principalement des planteuses de riz de l’Isaan, elles viennent ici et elles pensent qu’elles ont touché le jackpot – elles n’ont pas idée.

Soopis était une des plus belles filles de Phuket, peut-être la plus belle et sans aucun doute la plus charmante. Elle avait des cheveux teints en rouge qui lui tombaient dans le cou, des seins volumineux et fermes, de longues jambes. Elles ne portaient pas de vêtements décolletés – elle n’en avait pas besoin et d’ailleurs ce n’était pas son genre. Soopis se tenait au dessus de la mêlée ; elle était dans le milieu des bars mais n’en faisait pas partie. Les hommes qui passaient, pour peu qu’ils aient du bon sens et qu’ils n’aient pas les yeux troublés par la bière, le remarquaient tout de suite. Bien que ça leur paraisse complètement nul, la plupart des hommes, ne pouvaient s’empêcher de le penser et souvent ils le disaient même, ‘qu’est-ce qu’une fille bien comme toi fait dans un endroit pareil ?’

Soopis avait deux réponses classiques : ‘une fille comme moi doit bien gagner sa vie’ pouvait-elle répondre avec un grand sourire insouciant, et c’était celle qu’elle donnait le plus souvent. Mais si elle sentait quelque chose de plus profond dans la question, alors elle soupirerait et parlerait calmement, murmurerait presque, ‘pas bon pour moi’, avec une expression triste et résignée sur son visage. Elle tenait cette réponse en réserve, la gardant pour quelqu’un de spécial, pas pour quelque tourisme allemand bedonnant, ni un abruti en short et T-shirt ou le touriste banal. Non, l’homme à qui elle disait ça devait en avoir. Il devait être plus élégant que le type moyen ; il devait être mieux habillé que tous les autres – et pas de Rolex de contrefaçon, pour l’amour de Dieu, elle en avait vu des milliers de ces cochonneries.

Si un homme insistait pour boire un verre avec elle, elle acceptait. En toutes circonstances, jamais au grand jamais elle ne demanderait. Elle le remercierait avec reconnaissance pour la boisson et puis le regarderait dans les yeux, hésiterait, comme si elle voulait partager un secret. Elle sourirait et resterait silencieuse. Au bout d’un moment, s’il faisait des demandes réitérées, elle secouerait la tête et dirait ‘je suis si fatiguée de tout ça, nuit après nuit, mais que puis-je faire ? Je dois manger. J’ai besoin d’un boulot. Je dois envoyer de l’argent à mes parents.’ Elle ne lèverait pas les yeux vers l’homme à qui elle parlait ; elle n’en avait pas besoin. Elle maîtrisait le timing ; elle était dans les temps. Elle pouvait entendre son esprit tourner, faisant des tilts comme un flipper devenu fou. Elle n’était pas pressée, si ça doit arriver ça arrivera. Vous ne pouvez pas précipiter les évènements pensait-elle. Ils devaient faire des propositions d’eux-mêmes. Jamais, elle n’en ferait, jamais. Si elle était patiente, et elle l’était, l’homme finirait toujours par demander ‘puis-je t’aider ?’ Bien sûr ils avaient une idée derrière la tête ; elle s’y attendait, l’acceptait, l’accueillait avec plaisir. ‘Il n’y a rien que vous puissiez faire’ répondrait-elle. ‘Si j’avais mon propre local, pas un bar mais un restaurant, dans un endroit sympa, où des gens biens viennent, je serais contente – mais je n’ai rien, j’envoie tout l’argent que je gagne, et ce n’est pas beaucoup, à la maison de ma mère.’

Le mois dernier Soopis s’est fait un type à un million de baths. Elle lui a fait l’amour, à contrecœur au début, puis avec plus en plus de passion jusqu’à ce qu’il soit fou d’elle. ‘Je dois retourner au bar. J’ai besoin de gagner de l’argent. J’aimerais bien à ne pas avoir à y aller.’

Ce fut si facile. Il alla tout simplement à la banque et lui donna un million de baths. ‘Maintenant tu peux l’avoir ton restaurant. Maintenant toi et moi nous pouvons rester ensemble.’ Elle n’ouvrit jamais le restaurant ; elle déposa juste l’argent à la banque et rit d’une telle bêtise. Elle appela la police et le fit embarquer quand il se plaignit.

Soopis était satisfaite de sa vie. Elle n’avait pas besoin de ramener des hommes à la maison. Elle était propriétaire de trois maisons ; deux ici à Phuket et une à Nakhon Si Thammarat. Elle était toute à fait indépendante et prendrait sa retraite dans quelques années au jeune âge de vingt-cinq ans.

Elle remarqua, juste à la limite de son champ de vision, un homme à l’apparence familière, il marchait vers elle.

‘Excusez moi’ dit-elle à son client actuel, et elle se leva pour aller accueillir l’homme qui se rapprochait, marchant d’un air déterminé. Elle le reconnu. C’était un homme qui l’avait aimé pendant trois mois l’année dernière. Elle lui avait pris seulement quatre-vingt milles baths. Que pouvait-il avoir d’important à lui dire, pensa t’elle ?

‘J’ai à te parler. Je t’aime. Reviens avec moi. J’ai besoin de toi.’ Le visage de l’homme était congestionné et rouge. Il tremblait ; ‘Je ne peux pas vivre sans toi.’

Soopis avait déjà entendu ça auparavant. Ça faisait partie du travail. ‘C’est toi qui voit’ dit-elle en souriant.

L’homme sortit brusquement un pistolet de sa poche et appuya le canon contre sa poitrine. Il appuya sur la gâchette et elle fut projetée en arrière contre le bar. Du sang gicla de sa poitrine, recouvrant sa lourde chaîne en or comme elle s’affaissait parterre en faisant voler les tabourets. Les autres filles hurlèrent et se bousculèrent pour sortir.

Pendant la débandade personne ne sembla remarquer que l’homme était en train d’appuyer le pistolet contre sa tempe.

Titre original : It’s a great life. Traduit de l’anglais pas MAGD

Ce qu’en pense Stickman :

Exceptionnel !