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Un billet aller simple



C’était une morne journée de janvier. Un vent brutal projetait une pluie mêlée de neige sur mon visage alors que je marchais en direction du parking. Je remontai le col de mon pardessus encore un peu plus pour me protéger des éléments. Au même moment mon téléphone sonna. Je répondis tout en me réfugiant dans la voiture.

‘Où es-tu ?’ demanda mon patron qui appelait d’Allemagne.

‘Wembley’, répondis-je. ‘Je viens juste de sortir de MWK’.

‘Super. As-tu ton passeport sur toi ?’

J’avais toujours mon passeport sur moi. Il était toujours possible que je doive prendre un avion pour Paris, Milan ou Athènes d’une minute à l’autre. J’aurais pris l’indispensable comme une nouvelle chemise, des chaussettes et une brosse à dents à l’aéroport. Je travaillais pour une entreprise qui était « prête à tout ». « Just do it » aurait pu être notre slogan, tant pis pour Nike.

‘Bon c’est bien. Rends-toi à Heathrow le plus tôt possible’. Il poursuivit, ‘tu peux probablement prendre le vol Lufthansa de 17H40 pour Dusseldorf si le trafic n’est pas trop dense. Je te verrai au Chaudron Doré à 21H00’, le Chaudron Doré étant un restaurant dans la vieille ville.

‘OK. À plus tard.’ Il était inutile de demander de quoi il s’agissait. Jurgen aimait traiter en tête-à-tête.

J’engageai la voiture en direction de Heathrow et je bataillais pour me frayer un chemin sur la M25 puis la M4 en direction de l’aéroport. Quelque chose d’important se préparait. Quoi que ce soit, je le découvrirai au Chaudron Doré.

La température était à Dusseldorf de quelques degrés inférieure à celle de Londres. Je secouai mon manteau pour en faire tomber la neige alors que je rentrai au Chaudron Doré tout en cherchant Jurgen du regard. Il était vingt et une heure moins deux minutes et Jurgen m’attendait. Comme nous le savons tous la ponctualité est souveraine en Allemagne et j’étais pile à l’heure.

Une fois finies les politesses d’usage, Jurgen alla droit au but.

‘Klaus était pressenti pour un projet en Thaïlande mais on vient juste de lui diagnostiquer un cancer et il ne veut pas quitter l’Allemagne tout de suite. Nous avons fait le tour du groupe à la recherche de quelqu’un pour aller en Thaïlande s’occuper de cette affaire et tu sembles être notre meilleure alternative. Tu seras basé à Bangkok bien que le projet soit situé dans un endroit appelé Maptaphut. Cette mission durera probablement deux ans.’

En fait ce qu’il voulait dire c’était que « comme tu es divorcé depuis peu nous pourrons faire des économies en t’envoyant toi tout seul là bas. Pas de femme, ni de frais de scolarité pour les enfants, etc. et tu es probablement parmi tous nos cadres celui qui est le plus susceptible de dire oui à une paire d’années en Extrême-Orient ». Bien sûr, il n’avait pas tort. J’acceptai le challenge de façon inconditionnelle.

J’avais une semaine pour mettre de l’ordre dans mes affaires en Angleterre et ensuite, départ pour Bangkok avec un contrat de deux ans en poche. Ça alors !

Je quittai Heathrow une semaine plus tard avec un billet aller simple pour le Pays du Sourire.

A ce moment là je n’avais jamais été en Asie du Sud-Est auparavant mais j’avais toujours eu un esprit aventurier aussi je ne ressenti aucune appréhension particulière. Cependant, en regardant en arrière, je n’étais absolument pas préparé pour ce que je devrai affronter. Quand j’arrivai à Bangkok j’eu l’impression d’avoir atterri sur une autre planète.

Personne ne parlait l’anglais. On y crevait de chaud tout le temps. Le trafic était incroyable et tout ce que vous mangiez mettait le feu à votre bouche puis à votre derrière. De plus, personne dans ce pays n’avait la moindre idée de comment être à l’heure à un rendez-vous. Aurais-je pris une décision hâtive par hasard ?

Je réalisai vite que la première chose que je devais faire était d’apprendre un peu de Thaï. J’étais supposé être responsable du projet mais je comprenais que dalle à ce qui se passait autour de moi. Ma secrétaire, Dieu la bénisse, m’aida beaucoup. Une brillante dame Thaïlandaise d’ascendance Chinoise, éduquée en Australie, j’aurais été perdu sans elle.

En tout cas, j’étais là, un vrai bleu et sur le point d’apprendre par moi-même toutes les choses sur la Thaïlande que vous pouvez lire sur ce site. Malheureusement Stickmanbangkok.com n’existait pas en 1994 aussi je fonçai la tête la première vers mon futur avec seulement quelques points de repère.

Ma première tâche fut de prendre le contrôle de mon travail. Je n’y vis aucune difficulté. Techniquement j’avais le niveau requis mais je n’étais pas prêt pour ce qu’était le système de management hiérarchique Thaï. Ce même système qui s’applique à la plupart des aspects de la vie en Thaïlande comme je le sais maintenant. En tant que nouveau venu j’ai eu la bêtise de croire que les employés devaient être classés et payés en fonction de leurs compétences. Oh pauvre de moi !! Ne savez vous donc pas qu’un brillant jeune homme de vingt-huit ans ne peut pas donner des ordres à une moins brillante personne de trente ans ? Eh bien, je ne le savais pas et mon bureau s’est presque révolté à cause de ça.

J’ai eu aussi beaucoup de mal à m’adapter à la façon Thaïe de travailler. Je ne pouvais tout simplement pas me faire à la notion Thaïe de la ponctualité. J’ai souvent manqué de patience alors que les employés arrivaient tranquillement au travail n’importe quand entre 8H45 et 9H30 pour ensuite passer les 20 minutes suivantes à discuter en prenant un petit déjeuner. Quelquefois, le travail à proprement parler ne commençait vraiment qu’à partir de 10H00. Je commis l’erreur de faire des remontrances aux filles à ce sujet, ça n’eu aucun effet et elles ne me parlèrent plus pendant une semaine.

Petit à petit je finis par piger et je pris des cours de Thaï qui m’aidèrent à faire face, non seulement au bureau mais aussi dans la vie à Bangkok en général. Au bout d’un certain temps, les choses se stabilisèrent et je commençai à apprécier la Thaïlande et son style de vie farfelu.

Mes premiers mois à Bangkok furent presque exclusivement consacrés au travail mais petit à petit, comme les choses se mettaient en place au bureau, je commençai à découvrir la vie en dehors du travail. J’apprenais à la vitesse grand V et je ne garde de cette période (presque) que de bons souvenirs.

J’avais réussi à éviter largement les quartiers chauds de Patpong et de Soi Cowboy pendant les six et quelques premiers mois mais je dois admettre que je trouvais les filles de ces endroits très attirantes. Oui, je sais que ce sont des prostituées, des croqueuses de diamants, des menteuses et des filles de planteurs de riz, mais il y en a qui sont extraordinairement belles et elles savent se comporter en femme. J’aurais choisi à coup sûr une girl du Long Gun plutôt qu’une guichetière de la banque Barclay de Bristol. Vous pouvez me traiter de frivole si ça vous chante.

Les filles défilèrent pendant mes premiers temps à Bangkok. J’ai de vagues souvenirs de certaines, alors que je m’en rappelle très bien d’autres et avec beaucoup d’affection. Comme suite à une séparation, je n’ai jamais eu de problèmes avec des Thaïlandaises devenant déraisonnables. Peut-être était-ce par ce qu’elles ne se sentaient pas suffisamment impliquées envers moi et qu’elles s’en foutaient. Peut-être qu’elles ne m’ont jamais aimé non plus. Peut-être que je fus tout simplement chanceux.

Ce fut pourtant une vraiment belle époque. La première fille que j’ai levée était une danseuse de ce qui est maintenant le Baccara dans Soi Cowboy. En ce temps là le nom était différent mais je ne peux pas m’en rappeler. Elle alla avec moi jusqu’à ma chambre d’hôtel mais avant qu’on s’y mette elle me demanda si elle pouvait utiliser le téléphone. (Les filles n’avaient pas encore de téléphones portables mais vous débitaient déjà les mêmes conneries). Elle eut une conversation en Thaï avec quelqu’un. Bien sûr je ne pouvais pas savoir quel était le sujet de la conversation. Je me souviens qu’elle évolua en un concours de hurlements et qu’elle raccrocha en pleurs (feints ou pas qui aurait pu le dire) et qu’elle brailla qu’elle devait y retourner par ce qu’elle avait un problème avec la mamasan. Je n’avais aucune idée de ce qu’il se passait aussi je lui ai donné mille Baths et je l’ai mise à la porte.

Il y a eu aussi cette fois où avec quelques amis nous avions embarqué en même temps six filles du Vodoo à NEP. Nous les emmenâmes dans une suite meublée et nous avons picolé et baisé pendant vingt-quatre heures. Ils y avaient des filles nues sous la douche, dans la baignoire et dans les chambres à coucher. À deux reprises nous avons bu l’intégralité du contenu du mini bar, et nous avons envoyé chercher une bouteille supplémentaire de Black Label que nous avons bu aussi.

Une autre soirée où je n’avais pas grand-chose d’autre à faire, j’ai embringué deux filles de l’Angelwitch. Elles furent de bonne compagnie, à ce que je me rappelle. Une autre nuit, j’ai bien baisé avec une paire de filles du Check Inn 99.

Le temps fila et je m’installais dans ma vie à Bangkok. Elle ne peut pas être qualifiée d’ordinaire par ce que le mot ordinaire suggère un manque de variété et une répétition fastidieuse. Il n’y a pas de routine en Thaïlande pour autant que je sache.

Évidemment vous ne pouvez pas continuer comme ça indéfiniment et vous ne me croirez peut-être pas mais ce monde de bars et de filles commence à devenir un peu ennuyeux au bout d’un certain temps. Cependant si vous ne vous fatiguez pas de voir de jolies filles, vous êtes fait pour la Thaïlande. Bien sûr j’apprécie encore de sortir.

Au bout de presque douze ans je vis toujours à Bangkok et, malgré l’opinion d’un autre contributeur de ce site, je n’ai pas besoin d’un gilet pare-balles, et ce n’est pas pour demain. Je ne rase pas les murs non plus. Loin de moi d’idée de douter de l’état mental de quiconque viendrait en Thaïlande avec comme seul but de trouver la meilleure salle de gym mais à coup sûr ne serait-il pas plus heureux en Californie ?

Enfin, après la fin de mon contrat initial de deux ans, d’autres opportunités professionnelles se présentèrent et je me suis construit une vie en Thaïlande. Ma femme qui est Thaïlandaise accepte mes imperfections et je suis toujours enclin à des écarts de conduite occasionnels. Elle sait aussi que je lui suis dévoué et que quoique je fasse d’autre à coté je lui reviendrai toujours. Combien de femmes « farangs » accepteraient un tel arrangement ?

Si vous choisissez de vivre en Thaïlande il est vraiment préférable d’être financièrement stable mais il n’est pas nécessaire de vous balader avec des liasses de billets dans le seul but d’impressionner les filles de bar. Si vous voulez considérer la Thaïlande comme un terrain de jeux sexuels c’est facile, faites le, mais ne venez pas pleurer si vous on vous fait tomber et que vous vous écorchez les genoux.

Ce n’est pas le cas de tout le monde, mais j’aime vivre en Thaïlande. Je n’applique pas les usages occidentaux à la Thaïlande et je n’attends pas de la Thaïlande qu’elle change pour se conformer à mes principes « farangs ». Ainsi nous pouvons coexister.

Personnellement, après toutes ces années je trouverais difficile de m’adapter à la vie n’importe où ailleurs.

Titre original : One way ticket. Traduit de l’anglais pas MAGD

Ce qu’en pense Stickman :

Excellent. J’ai lu ce récit deux fois en essayant de comprendre pourquoi je l’aimais autant. Je pense que les meilleurs récits sont peut-être ceux qui ne philosophent pas mais tout simplement ceux qui font partager une expérience.