Readers' Submissions

Complètement déconnecté

  • Written by BKKSteve
  • February 28th, 2007
  • 13 min read


Parfois quelque chose de tout à fait ordinaire peut tout d’un coup vous sembler extraordinaire à cause de la façon dont vous le remarquez. Ceci m’est arrivé récemment et cette nouvelle raconte dans quelles conditions. Nous avons tous entendu des expressions comme «sentir le pouls de la ville », « être au diapason de la ville », la favorite étant «ne faire qu’un avec la ville ». « Ville » pourrait être remplacé par plein d’autres mots, mais pour le sujet de cette nouvelle « ville » conviendra par ce que je vais parler de Bangkok, de comment j’ai réalisé à quel point j’étais « déconnecté » et de comment j’ai été « reconnecté ». Calez vous bien dans le siège et venez faire un petit tour en voiture avec moi…

Complètement déconnecté. Il est une heure vingt, la nuit est passablement noire, le ciel est couvert et je viens juste de déposer une amie à la maison de ses parents près de Don Meung. Nous avons passé toute la journée, la nuit et une partie du jour d’avant dans mon appart à quelques dizaines de mètres de hauteur dans le ciel. Par ce que nous avions été assez actifs et qu’il faisait chaud, j’avais fermé la grande fenêtre et fait descendre la température de l’appartement à un petit 24°C (ce qui est froid pour Bangkok). C’était drôle d’aller en dessous de la couette au lieu de rester dessus, ça changeait. Avec les fenêtres fermées et le climatiseur en route nous avons vite oublié où nous étions et nous avons juste joui du moment. Pendant une grande partie de la nuit j’ai passé en surround mon CD « sons de la nature » qui est un recueil de bruits de tempête, d’orage, de pluie légère, ce qui nous a donné l’impression d’être isolé dans une cabane quelque part dans les bois. L’air frais rendait l’illusion encore plus convaincante. Hélas toutes les bonnes choses ont une fin et, par ce qu’elle devait être de retour à son travail le lendemain matin, il était temps de la déposer chez ses parents et pour moi de retourner à ma vie habituelle. En d’autres mots le rêve était fini (pour le moment).

En descendant les étages jusqu’au parking nous avons ignoré la température bien plus élevée des couloirs et du garage, et une fois dans la voiture mon amie tend le bras vers le climatiseur, tape sur les touches jusqu’à régler la température à 25°C, met le ventilateur à fond et bientôt la voiture est plus froide que l’appartement. En mettant un disque MP3 de musique douce nous finissons de nous isoler de tout stimuli extérieur sauf les visuels nécessaires à la conduite. Après l’avoir déposé et après avoir veillé à ce qu’elle soit bien rentrée à l’intérieur, je suis reparti au volant de mon 4X4 avec la clim au maximum, de la musique douce et les lumières intérieures au minimum. Je voulais que ce moment dure aussi longtemps que possible. En montant sur la bretelle d’accès de l’autoroute à péage de Don Meung, j’ai baissé ma vitre juste ce qu’il faut pour leur glisser un billet de 20 THB, l’ai remonté aussi sec, et me voilà en train de conduire sur l’autoroute ; il est une heure vingt, il fait nuit, le ciel est couvert, et je suis confortablement isolé de cette ville bruyante, chaude, à l’air épais que nous aimons tous appeler Bangkok. Je devrais mentionner une fois de plus que j’ai fait teinter les fenêtres de mon 4X4 en noir foncé ce qui va vraiment bien la journée mais diminue quelque peu la vision nocturne. Dans ces conditions j’ai eu de la chance de voir une trainée d’étincelles peut-être cinq cents mètres devant moi et j’ai commencé à freiner. Bientôt je fus en présence d’un accident grave.

Plusieurs voitures étaient couchées sur le toit ou sur le coté, détruites à différents stades et il y avait déjà des véhicules de secours sur place. Les étincelles que j’ai vu venaient d’une dépanneuse qui tirait la carcasse de ce qui avait été une voiture (un taxi) sur le bas côté. Plusieurs corps étaient allongés et immobiles, couverts, à vingt cinq-quarante mètres d’intervalle ; manifestement ils n’avaient pas été bougés de là où ils étaient tombés. Ce genre de scène ne m’est pas étrangère ayant été un agent de police à San Diego pendant des années, et j’étais heureux de ne pas être de service ce soir. Je ne pouvais pas extraire ces images de ma tête, alors au lieu de rester sur l’autoroute je suis sorti à Victory Monument et j’ai garé la voiture au premier endroit où je pouvais m’arrêter en toute sécurité. J’ai coupé le contact et je suis descendu de voiture. Reconnexion.

Comme je sortais du 4X4 l’odeur fut la première chose que je remarquai ; celle familière et puissante des égouts, qui d’habitude se manifeste surtout et de façon plus marquée après qu’une bonne pluie ait saturée les égouts de la ville, remplit mes narines en un instant, ce qui provoqua le reflux d’une conscience de mon environnement que j’avais cherché à contenir pendant quarante huit heures. Mes yeux, accoutumés à l’obscurité crée par la forte teinte des vitres, furent soudainement remplis de lumières multicolores de différentes intensités tandis que la grosse main chaude et humide qu’est l’air de Bangkok attrapa mon corps et transforma ma chair de poule en une peau moite et collante. Ceci se passa en quelques millisecondes. Je venais d’être reconnecté et l’énergie de la ville assaillait mon corps à vitesse et intensité maximales. Coup sur coup mes sens redémarrèrent à pleine puissance mais aucun aussi fort que mon ouïe. Tout d’un coup je pouvais entendre les milliers de voitures, les bus diesel, le bruit strident d’un trillion de « motosais », le bourdonnement des enseignes au néon, les voix de centaines de gens, le grésillement provenant des carrioles où l’on fait à manger, le klaxon des taxis, le couinement des pneus dans les virages, l’ aboiement des chiens errants, le souffle d’air créé par le passage du « Skytrain » en dessus, l’écoulement de l’eau, et, assez étrangement, le battement de mon propre cœur. C’était littéralement comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton marche et que je me réveillai au milieu de Bangkok.

Je suis à Bangkok depuis maintenant un an. Pendant tout ce temps les sons, les lumières, les odeurs et l’énergie de la ville ont fait partie de ma vie de tous les jours. Je ferme rarement les fenêtres à la maison, je préfère dormir en entendant tous les bruits de la ville. La chaleur est devenue mon amie, les odeurs mes souvenirs et le paysage la beauté. Les sons lient tout ceci d’une façon harmonieuse pour donner ce que j’appelle la vie à la ville, l’énergie faisant battre son cœur. Je suppose qu’au bout d’un certain temps vous n’avez plus conscience de toutes ces choses et qu’elles deviennent « normales ». À moins que vous vous priviez intentionnellement de vos sens normaux dans une tentative réussie d’aiguiser d’autres sens. Pendant quarante huit heures mon corps était à Bangkok, mais mon esprit, mes sens et la personne avec qui je les partageais nous étions tous au bord d’un cours d’eau tranquille en Oregon où la forêt dense est constituée de sapins de Douglas, dont vous pouvez sentir l’odeur à des dizaines de kilomètres à la ronde, où la pluie tombe toujours doucement et où l’air est frais… C’est étonnant comme mon retour à Bangkok a été rapide !

Après avoir verrouillé le 4X4 je marchai vers le rond point et le monument qui est au milieu, et je me mis à évaluer ma ville. Bâtiments en béton se détériorant, gros bus, innombrables « motosais », petits marchands de plats cuisinés, filles de bar, flics, et un enfant qui pleure. En entendant les pleurs de cet enfant je me suis retourné et j’ai constaté qu’un homme était assis sur le capot d’une voiture garée juste derrière moi. Il était couvert de sang et se tenait assis là en fixant le sol, et le petit enfant que je présumai être le sien s’agrippait fermement à ses jambes et sanglotait sans retenue. Je sus d’où il venait et il n’était pas besoin d’être médium pour savoir qu’il venait de perdre quelqu’un qui lui était cher. Je continuai ma marche.

En faisant le tour complet je passai devant Mac Donalds, Starbucks, des sirènes, des milliers de véhicules de tout genre, et je sus que c’était probablement l’endroit de Bangkok où il y a le plus de trafic à ce moment là de la nuit. Était-ce un hasard d’être sorti à cette bretelle là ? Était je supposé être « reconnecté » à intensité maximale ? Pas seulement mes sens, mais mon univers. Un choc pire que de sauter d’un avion à neuf milles mètres d’altitude et de tomber dans un trou d’air jusqu’à ce que vous atteignez les trois milles mètres, où vous pouvez enfin respirer par vous-même, et vous espérez que vos membres vont se réchauffer avant que le sol ne vous accueille de la manière brutale que vous lui connaissez si vos doigts n’arrivent pas à tirer sur la poignée qui libère votre sac et ses quarante kilos supplémentaires d’armes et d’équipement. Quinze mètres au dessus du sol vous tirez sur la poignée, larguez le sac, relevez vos genoux, et vous frappez le sol d’un bruit sourd ; avant même d’avoir pu reprendre votre souffle vous vous agitez dans tous les sens pour rassembler à toute allure la voile avant qu’un coup de vent ne vous traîne parterre. C’est seulement quand vous en avez fini avec ça que vous remarquez les bosses et les contusions que vous corps maltraité a encaissé. Bienvenu au monde. En regardant de l’autre coté de la rue je pus constater que mon 4X4 était toujours là où je l’avais laissé mais que l’homme et son enfant étaient partis.

De retour à la voiture je mis le contact, enclenchai immédiatement le bouton de commande d’ouverture de toutes les fenêtres, arrêtai la clim, éteignis le lecteur MP3, et je me suis appuyé contre le dossier du siège en fermant les yeux et en me laissant pénétré pendant quelques minutes supplémentaires des sons, des odeurs et de l’énergie de Bangkok. Ce fut seulement quand mon rythme cardiaque fut redescendu à soixante pulsations par minutes que j’osai démarrer la voiture et que je m’insérai lentement dans le trafic où je fus aussitôt accueilli d’un coup de klaxon punitif asséné par un taxi, ce qui me fit sursauter. Je fis le tour du round point, en voiture cette fois, retournai sur la route par laquelle j’étais arrivé et je rejoignis l’autoroute puis ma maison.

Le temps d’arriver à la maison et de monter les nombreux étages du parking pour rejoindre ma place de stationnement réservée, j’étais de nouveau « en harmonie » avec la ville où « reconnecté » à la ville. Ça fait maintenant quarante huit heures et je suis sorti tout les jours ; les fenêtres sont ouvertes, la musique est éteinte, je suis affairé. Il m’a fallu tout ce temps pour me rendre compte de tout ce que j’avais manqué, et comme il peut être dangereux de s’isoler des sons de la ville alors que vous conduisez un véhicule de deux tonnes à travers un dédale de gens et de véhicules si fréquent à Bangkok. Même si je ne suis allé nulle part, d’une certaine façon c’était comme si j’étais de retour.

J’ai apprécié mon voyage. Ça été de chouette vacances, la pluie, la forêt, le climat frais, et bien sur la compagnie. Et j’ai apprécié mon retour aussi. Il n’y a vraiment aucun autre endroit sur terre comme Bangkok.

En attendant, à la prochaine fois…

Titre original: The big disconnect. Traduit de l’anglais pas MAGD

Ce qu’en pense Stickman :

J’ai vraiment aimé cette histoire, vraiment beaucoup.